Démasquer des mots similaires en différentes langues

Règles phonétiques et d’orthographe romanes

 

Ce document s’adresse aux enseignants et apprenants avancés de langues étrangères. Il présente les règles phonétiques et orthographiques les plus importantes de quatre langues romanes majeures afin de faciliter leur lecture intercompréhensive. Ainsi, il se met au service des étudiants qui ont déjà une bonne maîtrise d’au moins d’une de ces langues. Les observations accompagnent l’appli EuroComDidact ToGo. En combinaison avec celle-ci, le texte invite les apprenants à analyser les mots proposés par l’appli en ayant recours aux règles décrites. Nul doute que la compréhension de lecture ainsi acquise accélère considérablement l’acquisition de compétences productives (écrire et parler).

Connaître la phonétique et l’orthographe des langues romanes permet la compréhen-sion quasi immédiate d’une autre langue romane[1]

Comment améliorer l’apprentissage du vocabulaire : Le résultat de votre apprentis-sage est nettement meilleur quand vous comparez des mots du même sens (adéquation de sens) dans différentes langues. Cela concerne leurs formes, significations, propriétés grammaticales, et leurs usages.

Cadrage historique

Pour démasquer des mots similaires (congruences de forme) dans différentes langues (type: fr. accepter, es- aceptar, it. accettare, pt. aceitar, al. akzeptieren), il est utile de rappeler que dans les vernaculaires romans, le latin a toujours accompagné la vie quotidienne des populations. Néanmoins, quant à la phonétique, à la formation des mots et la syntaxe, les parlers des peuple étaient loin des modèles classiques qu’on rencontre dans la littérature et l’enseignement latin.

Pour montrer à quel point la prononciation quotidienne a changé la forme des mots, nous citons les cas de lat. AQUA > fr. eau, MAND (U)CARE > fr. manger, it. mangiare. De tels mots qui ont toujours vécu dans les langues romanes, sont classifiés comme « mots populaires ». Le latin écrit (que seulement une minuscule partie de la population pouvait utiliser) était réservé aux érudits, à l’église et au commerce – nettement au-delà des territoires de langues romanes. Ce latin apostrophé d’érudition – et ses « mots savants » – était exclusivement véhiculé par la lecture et l’écriture. Ses éléments ont été repris quand il s’agissait de répondre à de nouveaux besoins de dénomination ; par exemple par la création de néologismes scientifiques comme oxydation ou communisme. Les composantes ont été fournies par le latin et, en partie, par l’ancien grec. Les mots concernés sont de diffusion internationale (mots savants internationaux). Cela explique aussi des doublettes dérivées du registre populaire d’une part et du registre savant de l’autre (mère maternel, maternité). Ces doublons sont dus aux ré-emprunts du latin.

Rules

Les règles phonétiques et orthographiques les plus importantes concernent exclusive-ment le vocabulaire populaire.

A)     Les voyelles[2]

1.      Distinguer les voyelles claires (e et i) des voyelles sombres (a, o, u). Les voyelles ne changent que rarement de groupe.

2.      La différence du latin entre voyelles longues et voyelles courtes n’existe pas dans les langues romanes.

3.      Les syllabes toniques sont plus stables que les atoniques.

4.      En position initiale, les voyelles sont particulièrement stables : fourmi, formica, hormiga < it. FORMIX, FORMICA; elles ne changent pas ou seulement légèrement (DULCIS > fr. doux).

5.      Distinguer entre les syllabes ouvertes et fermées. Une syllabe ouverte se termine par une voyelle : MA-RIS,  PA-TREM, une fermée par une consonne : MAN-DUCARE; DAM-NATIO.

6.      Le -A- latin en syllabe ouverte > fr. -e- : TA-LEM > fr. tél it. tale, pt./es. tal ; MA-RE ≠ fr. mer it. mare, pt./es. mar. -A- est la seule modification vocalique qui n’est pas due à l’exclusion de consonnes et où la modification implique un passage du groupe sombre au groupe clair.

  1. Les voyelles toniques et/ou longues en latin ont tendance à changer :

a)      Ē, Ī > /ei/oi/ie/e/i/ : DĒBET > fr. doit it. devve; DĪG(I)TUS > fr. doigt, es. dedo, it. ditto ; D(I)RĒCTUS > fr. droit it. dritto ; PĒDE(M) > fr. pied, it. piede ; FĒRIA (vacances, foire) > pt. feira, fr. foire, pt. férias (vacances), es. feria (Messe), it. fera, an. fair.

b)      Ō > /eu/ue/uo/õ/ : NŌVU(M > fr. neuf, es. nuevo, it. nuovo; BONU(M), fr. bon, es. bueno, it. buono, pt. bom ; BŌVIS > bœuf, es. buey, it. bue.

c)      U > /ou/o/u/ : URSU(M) : es. oso, fr. ours, it. orso, pt. urso.

d)      AU > /o/ : AURU(M) ≠ es. oro, fr. or, it. oro.

  1. En français, portugais et espagnol, les voyelles doubles (digraphes) sont fréquentes dans les cas

a)      d’une exclusion de consonne(s) intervocalique(s) : CADĒRE > fr. choir, pt. cair, es. caer ; PLACĒRE > fr. plaire ≠ an. to please, it. piacere ≠ pt. aprazer, es. placer ; NOCĒRE > fr. nuire ≠ it. nuocere (to harm) ;

b)      le changement du digraphe intervocalique -CT- > -it-, -tt-, -ch-: LAC-TE(M) > fr. lait [l, pt. leite ≠ it. latte, sp. leche ; NOC-TEM > nuit, noite ≠ notte, noche.

c)      des changements au niveau des syllabes accentuées : lat. VĪTA > afr. *[viða] > fr. vie.

  1. Plus que le français le portugais, l’espagnol et l’italien conservent les formes latines ou ne les modifient que légèrement.

10.  Même le « vocabulaire érudit » allemand, dans la mesure où il remonte au latin écrit ou grec ancien, ne change pas la qualité des voyelles : PRAEDICARE > dt. predigen, es. predicar, it. predicare, fr. prédication, prêcher, de prêcher.

B)     Les Consonnes

  1. En position initiale des mots, les consonnes sont stables, à quelques exceptions près :

a)      en français : C- > ch-: lat. CABALLU(M) > ; cheval ; CHAT(TUS) chat [ʃa] it. gatto, es. gato ; CANE(M) > chien, it. cane, es. can ; CAPUT/CAP(I)TE > fr. chef, an. chef, es. jefecabeza (Kopf); l’espagnol et l’italien n’innovent pas (cabo, capo ; fr. cap, en. cape, dt. Kap) ; fr. chiffre, it. /pt./es. cifra < mlat. CIFRA < ar. SIFR (zéro).

b)      en italien : B-, C-, F-, G-, P-plus-L > bi, ci/chi, fi, pi-, gi/ghi ; francique BLANK > bianco ; lat. CLAMARE > chiamare, FLORE(M) > fiore ; vlat. GLACIA > ghiaccio ; PLACĒRE > piacere.

c)      dans les langues ibériques : CL > es. ll- [j] llave, llamar ; pt. ch- [ʒ] chave, chamar.

  1. En latin, le hinitial s’était déjà amuï au moment de la destruction de Pompéi en 78 ap. J.-C. Seule l’orthographe italienne enregistre ce développement : abitudine, osteria, erede, esitare ≠ fr. habitude, heritier, hésiter ; ≠ es. habitud, heredero, hesitar. L’existence de le h- initial dans d’autres langues romanes s’explique par des orthographes étymologisantes.

3.  En espagnol, le f- initial devient h- : hacemos, faisons ; hormiga, fr. fourmi ;  es. horno, fr. four, it. forno ; it. [ʒ] dans gelato > es. helado ≠ fr. jamais, es. jamás.

4.    Souvent, les consonnes subissent des changements frappants du latin classique au français, ce qui entraîne leur entière disparition. Parfois, des phénomènes de sonorisation (lénition) précèdent : VĪTA(M) > viða > vie ; PLĀCET > fr. plaît ; plaisons, piacciamo, aprazemos < PLACĒMUS ; VĀDO > fr. [vɛ] vais, es. voy it. vado.

5.      À des degrés variés, les langues romanes montrent des sonorisations : AQUA >fr. eau via afr. aigue, es. agua; PLACĒRE ≠ fr. plaire plaisir, pt. prazer, es. placer, it. piacere ; TACĒRE fr. taire es. tacer, it. tacēre. Ou bien : -T- et -D- > -s-/-z-: RATIONEM > it. ragione, pt. razo, es. razón, fr. raison, an. reason.

6.      À la suite de l’amuïssement de voyelles atoniques des consonnes nouvelles (lettres simples, digraphes, trigraphes) apparaissent  : lat. MAND (U)CARE > *mantger > manger, it. mangiare ; PRAED(I)CARE ≠‘pred(i)cer > fr. prêcher [ʃ], en preach [[tʃ].

7.      Une fois de plus, l’instabilité conduit également à la sonorisation de consonnes doubles :  COLUBRA > couleuvre, sp. colebra (de cristal); an. better : an.brit. [bɛtə], an.am. [bɛdə]; Italy [‘itəli] and [idəli]. Parfois, les consonnes disparaissent entièrement: CATH(E)DRA > chaire ≠ INTĒGRA > entier [ɑ̃tje], entière [ɑ̃tjer], entièrement [ɑ̃tjerm], sp. entero, pt. inteiro ; es. capitán, fr. capitaine, it. capitano, al. Kapitän an. captain.

8.      Il se trouve que les sons et les lettres permutent (métathèse) : FORMAT(I)CUM > fr. fromage it. formaggio ; parfumerie ≠ it. profumeria ; an./fr. crocodile, al. Krokodiles. cocodrilo ; it. profilo, al. Profil pt./es. perfil.

F.-J. Meissner



[1] Les observations suivantes portent exclusivement sur des buts didactiques. L’exhaustivité de la phonétique romane historique n’est pas intentionnée. Pour plus d’informations, consultez F.-J. Meissner, Claude Meissner, Horst G. Klein & Tilbert D. Stegmann : EuroComRom. Les sept tamis. Lire les langues romanes dès le départ. Avec une introduction à l’eurocompréhension. Aix-la-Chapelle : Shaker 2004. Les Tamis existent aussi dans d’autres langues (catalan, allemand, italien, portugais, roumain, espagnol, polonais). Seule la version française comprend un Introduction à la didactique de l’eurocompréhension (pp. 7-140).

[2] Quelques explications terminologiques sont nécessaires. Les parenthèses () indiquent un son atonique (clitisation) ; [] une transcription phonétique ; une série contient des correspondances morphosémantiques entre les langues : cheese, fromage, formaggio, queijo, queso, Käse ; des acronymes : al. (allemand), an. (anglais), an.brit. (anglais britannique), an.am. (anglais américain), ar. (arabe), es. (espagnol), fr. (français), afr. (ancien français), gr. (grec antique), lat. (latin), lat.m. (latin médiéval), lat.v. (latin vulgaire) ; < dérivés de; > donne; différent de, mais; * ‘sans référence’.

 

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